ON KAWARA WHOLE AND PARTS 1964 – 1995

20 Dec , 2014  

Art

(un article pour la revue art press, Janvier 1997)

Même auprès des plus fervents inconditionnels de l’oeuvre de On Kawara, on ne peut pas dire que l’annonce d’une rétrospective provoque une grande excitation : il n’y a pas à première vue de véritable scoop à en attendre, tant les Date Paintings, télégrammes, cartes postales, calendrier et relevés divers ont été largement publiés et analysés. Devant l’absence de toute innovation formelle, l’amateur d’art pense que l’affaire est entendue et que la suite est toujours facile à deviner.

C’est justement dans ce cas de figure qu’il est alors salutaire de se rendre à une exposition comme celle que nous propose le Nouveau Musée/Institut d’art contemporain de Villeurbanne, il y a en effet devant cette reconstitution autobiographique impressionnante d’exhaustivité, matière à dispenser de nombreux commentaires sur chacun des éléments mis en jeu par l’artiste dans leurs relations les uns aux autres.

A la suite des premiers dessins qui indiquent le passage qu’opère On Kawara entre l’art qu’il a pratiqué au Japon et le travail qu’il développera à partir du monde occidental, c’est avec “Title (Viet-Nam)” jamais encore présentée, et “Location” dont Joseph Kosuth fût le premier propriétaire, qu’émergent les premières réflexions qui lient l’artiste à la problèmatique de l’art conceptuel : la première oeuvre est un triptyque qui annonce la présence d’un objet (“one thing”) rattaché à une date (“1965”) et à son lieu (“Viet-nam”) tandis que la deuxième est un simple énoncé de coordonnées géographiques nous invitant à visualiser un site localisé très exactement à 31°25 de latitude Nord et 8°41 de longitude Est.

Dès lors pour On Kawara, tout est annoncé; car ces propositions qui ont valeur de vérité sont au coeur même d’un programme pour lequel il n’y aura pas d’écart : la révélation du temps et de son lieu matérialisés sous des formes répétitives et sérielles par les actes qui règlent le cours de sa vie sur terre.

A Villeurbanne nous en prenons pour trente ans !

Les Date Paintings apparaissent pour la première fois le 4 janvier 1966, ce sont des peintures réalisées dans une adéquation parfaite, les jours mêmes des dates inscrites sur la toile. Malgré une facture mécaniste qui leur font perdre en identité ce que la série gagne en tant qu’oeuvre ( l’intitulé de chaque Date Painting est Today Series 1966 – ), tout les oppose aux pratiques conceptuelles : leurs dimensions sont spécifiques, les toiles aux couleurs subtiles sont peintes méticuleusement par l’artiste lui-même, elles sont d’une très grande fragilité et dans l’éventualité désastreuse de quelques manipulations maladroites, non seulement toute restauration se révèle impossible mais l’oeuvre étant signée des plus classiquement au dos il ne peut être question de la remplacer de façon standard. onkatele
Date painting,
acrylique sur toile, coupure de journal, boîte en carton. 20,5 x 26 cm

Face à tant d’affectation, On Kawara se devait d’adjoindre une contrepartie de l’ordre du constat, c’est pourquoi chaque tableau est conservé dans une boîte en carton contenant une coupure de presse qui informe du lieu et de sa date de réalisation. Beaucoup plus logiquement, ce fragment de l’actualité suffirait à lui seul mais c’est la Date Painting, objet du culte voué au temps et proche du tableau traditionnel, qui a la place d’honneur sur les cimaises du Musée.

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Télégramme “I am still alive”
Débarrassés de toute considération esthétique, “100 Years Calendar” et “Journals” décrivent toutes ces peintures. Pour récapituler sans ambages l’ensemble précédemment décrit, nous pourrions avantageusement nous satisfaire de ces deux relevés méthodiques. D’autant plus que c’est avec la même régularité que l’artiste rend compte de son emploi du temps : coupures de presse (I Read) , liste des noms de personnes rencontrées (I Met) , plans indiquant ses déplacements (I Went) , et envoi de cartes postales (I Got up at) ou de télégrammes (I Am Still Alive) sont autant d’éléments propres à révéler dans un souci louable d’objectivité, le vécu de On Kawara.

Avec “One Millions Years” c’est toute l’histoire de l’humanité dont l’artiste témoigne. Sous la forme d’une énumération systématique de dates, cette oeuvre symbolise une encyclopédie grandiose où tout serait englobé sans distinction de notoriété ou d’anonymat. Les 4 000 pages de chiffres mis ainsi pour notre plus grande délectation sur les tables du musée regroupent exhaustivement, d’une part un million d’années (passées) dédié “à tous ceux qui vécurent et qui sont morts”, d’autre part un million d’années (futures) dédié “au dernier”.

Devant le déploiement de tous ces systèmes d’information sur l’espace et le temps qui valide un “ici et maintenant”, les paradoxes ne manquent pas : certains ne veulent y voir qu’une oeuvre baroque par excellence, une oeuvre miroir, celle qui renvoie aux abîmes notre insignifiance pesante … qui fait basculer la pensée, nous entraine dans une spirale infernale, morbide, incontournable (Jean-Louis Maubant) alors que d’autres s’obstinent non sans raison, à conceptualiser ces données; pour ceux-là, les différents documents choisis ne constituent qu’un prétexte à définir un système spatio-temporel neutre et insignifiant; ils s’équivalent dans la banalité d’un quotidien sans évolution, ne sont que les maillons d’une chaîne indifférenciée qui ne saurait mettre en exergue l’avènement de faits importants.

Que le temps associé au lieu soit synonyme de simultanéité, de succession et de durée auxquels il faut ajouter les notions de présent, de passé et d’avenir, c’est ce qu’atteste le dispositif que nous soumet On Kawara. Cependant, si l’art conceptuel, privilégie les opérations qui sont liées aux modalités de conception de l’oeuvre, la question se pose alors de justifier la présentation et l’appropriation matérielles de ce vécu “ordinaire”. L’exemplaire qualité esthétique et documentaire de la mise en scène qui nous est proposée au Nouveau Musée/Institut d’art contemporain de Villeurbanne, nous amène à constater une fois de plus, que l’art actuel tient moins à la nature conventionnelle de ses produits qu’à la façon dont il nous entraine dans un contexte idéologique, social et psychologique. Fort de ce principe qui reste plus que jamais à l’ordre du jour, l’amateur d’art authentique comprendra par exemple que s’il veut adhérer vraiment à l’histoire de On Kawara, il lui faudra s’attacher à l’inscription de son nom dans les classeurs des personnes que l’artiste rencontre (I Met) plutôt qu’à l’acquisition d’une peinture de plus (Date Painting) !

 

GMV

A l’occasion de l’exposition au Nouveau Musée/Institut d’art contemporain, une très importante publication conçue comme le livre de sa vie, propose pour la première fois une vue d’ensemble de l’activité de On Kawara entre 1964 et 1995. Certaines pages, comme celles consacrées à la fabrication des Date Paintings peuvent être vues comme des contributions spécifiques. L’ouvrage est conçue en trois parties : la première rassemble des reproductions des travaux, la seconde une sélection de textes critiques et la troisième, des vues d’expositions de 1970 à 1995 site link. Cet ouvrage est édité par les Presses du Réel avec la collaboration du Nouveau Musée/Institut.
Cette exposition inédite est produite par le Nouveau Musée/Institut d’art contemporain et est présentée en 1997 au Castello di Rivoli à Turin, au Musée d’Art Contemporain de Barcelone et au Musée d’Art Contemporain de Tokyo début 1988…

Le lecteur se reportera aux nombreux textes de René Denizot en particulier in art press n°54 déc.81 et Les images quotidiennes du pouvoir On Kawara au jour le jour, édit.Yvon Lambert, 1979.

Ce calendrier pointe en jaune tous les jours de son existence, en vert les jours où il réalise une seule peinture et en rouge, plus d’une. Depuis toujours On Kawara s’est voulu délibérément une énigme : personne ne le voit jamais le jour de ses vernissages, aucune photo ne le représente dans les catalogues qui lui sont consacrés, il ne répond pas aux questions de son courrier et règlant sa vie sur celle d’un métronome, il refuse de donner sa date de naissance autrement que par le nombre de jours qu’il a déja vécu. Si vous voulez déjouer son extrème discrétion vous pouvez lui souhaiter son anniversaire : grâce à une lecture attentive de 100 Years Calendar , il nous est permis de dévoiler que l’artiste est né le 24 décembre 1932.

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